WHAT THE FLOK ?

Festival Faire & Penser du 29 septembre au 4 octobre 2014 à Marseille

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Colette Tron pour WHAT THE FLOK ?

Documentation, articles, projets, recherche

Territorialités et numérique

Article Arts, dispositifs, territoires

dans Les territoires de l’art et le numérique : quels imaginaires ?, sous la direction de Franck Cormerais éditions l’Entretemps, 2013

Résumé Le territoire dit numérique définit l’infrastructure technologique qui y est aménagée, et les services qu’offrent celui-ci : la numérisation opère aujourd’hui dans tous les domaines, publics et privés, et l’homogénéisation des matériels et logiciels, et des accès à l’information, génère une mutation des pratiques sociales qui s’y déploient. Les technologies relationnelles que sont les TIC via le réseau numérique qui transporte l’information, redistribuent les rapports des populations, et des individus, entre eux, sur un territoire numérique. Et le territoire numérique a vocation à être aussi bien local que mondial. « Agis dans ton lieu, pense avec le monde », écrivait le poète Edouard Glissant. La nouvelle ubiquité qui se constitue avec l’internet et ses services, maintenant une connexion ininterrompue, « illimitée », de l’équipement domestique et ses connectiques numériques (intérieur, sédentarité) aux technologies mobiles (extérieur, déplacement), déplace donc les modes relationnels et les formes de sociabilités. Cette organisation technologique, à même d’être présente dans toutes « espèces d’espaces », de couvrir la quasi-totalité des territoires, peut-elle permettre d’agir dans son lieu tout en pensant avec le monde ? Et comment ? Comment éviter une uniformisation culturelle des territoires numériques et conserver une variété des modes de relation tout en innovant dans les communications ? Comment préserver une hétérogénéité des natures et des textures de l’échange, tout en permettant une porosité propice à leur mixité ? Comment habiter le territoire des technologies de la communication, espace virtuel qui n’a donc en ce sens pas (de) lieu, mais qui n’en crée pas moins des réticulations, des liaisons, dessinant des cartographies relationnelles, potentiellement susceptibles de s’actualiser ? Ce texte propose quelques perspectives critiques au travers de dispositifs artistiques et oeuvres. Où il s’agirait de penser et organiser contextuellement les façons « non-inhumaines » d’habiter le(s) territoire(s).

The so called digital territory defines the fitted out technological infrastructure and so the services that it offers : the digitalization now operates in all fields, public and private, and the homogenisation of software and hardware, and also of information access, generates a transformation of social practices. As relational technologies, that are the ICT through the digital network that brings the information, they reallocate the relationship betwenen the populations and between the persons, on a digital territory. And its vocation is to be as well local as global. « Act in your place, think with the world » wrote the poet Edouard Glissant. The new ubiquity that appears with the internet and its services replace the relations and the sociability. Does this technological organization, able to be present in all sorts of spaces, and to recover the whole territories, allow to act in its place thinking with the world ? And how ? How to avoid a cultural standardisation of the digital territories and conserve a divesity of relationships in the same time of innovation in the field of communication ? How to preserve the heterogeneity of the different natures and textures of the exchanges in the same time of mixing them ?How to habitate the ICT territories, this virtual space that has no real place, but that creates some reticulations, links, and draws relational maps, possibly updated ? This text puts in perspective some critical propositions through few artistic dispositive and works of art. Where the goal is to think and to organize the contextualization of « non-inhuman » ways to inhabit the territories.


Extraits (prémisses et perspectives théoriques et critiques)

1 / « Agis dans ton lieu, pense avec le monde »

Cette phrase apostrophée de l’écrivain et poète Edouard Glissant, disparu il y a peu, pourrait être métaphorique d’une façon de concevoir le territoire à l’ère de la communication planétaire et des technologies relationnelles. En effet, penseur du Tout-monde, Glissant propose une poétique de la relation, en se saisissant du concept deleuzien de rhizome, pour habiter le monde à partir de ses liens avec celui-ci et plus seulement de la circonscription de son espace géographique et physique : « J’appelle Tout-Monde notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant », écrit-il dans son traité, créant ainsi un archipel de relations, qui dans leurs échanges, se créolisent respectivement, et génèrent une culture nouvelle. Une humanité alternative.

Si, écrit Pierre Veltz dans son livre « Mondialisation, ville et territoire : une économie d’archipel », « Le territoire entre désormais dans le jeu économique comme matrice d’organisation et d’interactions sociales, et, non plus, d’abord, comme stock ou assemblage de ressources techniques », alors l’articulation humaine et matérielle des territoires numériques ou numérisés, de leurs habitants et de leurs équipements, se constellera certainement sous forme archipélique, dans une nouvelle distribution entre local et global, micro et macro, ici et ailleurs, etc… La nouvelle ubiquité qui se constitue avec l’internet et ses services, maintenant une connexion ininterrompue, « illimitée », de l’équipement domestique et ses connectiques numériques (intérieur, sédentarité) aux technologies mobiles (extérieur, déplacement), redistribue les modes relationnels et les formes de sociabilités. Cette organisation technologique, à même d’être présente dans toutes « espèces d’espaces », de couvrir la quasi-totalité des territoires, peut-elle permettre d’agir dans son lieu tout en pensant avec le monde ? Et comment ? « C’est le rhizome de tous les lieux, écrivait encore Glissant, qui fait la totalité, et non pas une uniformité locative où nous irions nous évaporer. Notre terre, notre part de la Terre, ne la constituons pas en un territoire (d’absolu) d’où nous croirions être autorisés à conquérir les lieux du monde. »

Comment éviter une uniformisation culturelle des territoires numériques et conserver une variété des modes de relation tout en innovant dans les communications ? Comment préserver une hétérogénéité des natures et des textures de l’échange, tout en permettant une porosité propice à leur mixité ? Comment générer des ruptures dans les flux, des variabilités temporelles, des désynchronisations vitales pour les processus d’individuation et le maintient des singularités sensibles et pensantes ? Comment habiter le territoire des technologies de la communication, espace virtuel qui n’a donc en ce sens pas (de) lieu, mais qui n’en crée pas moins des réticulations, des liaisons, dessinant des cartographies relationnelles, potentiellement susceptibles de s’actualiser ?

La question des dispositifs se pose alors. « Qu’est-ce qu’un dispositif ? » peut-on se demander avec Agamben.

Car les dispositifs ne sont pas neutres, et leurs technologies et leurs agencements produisent et conditionnent les subjectivités et les comportements. Et Giorgio Agamben de citer d’emblée Michel Foucault éclairant ce choix terminologique : « Ce que j’essaie de repérer sous ce nom, écrivait Foucault, c’est un ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions règlementaires, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques… Le dispositif lui-même c’est le réseau qu’on établit entre ces éléments… » Le dispositif est donc une réticulation d’éléments hétérogènes qui devraient être séparés, de par leur particularité, leur langage et leur fonctionnement propre et autonome. Le dispositif relie des fragments, les organise, les socialise. Ce que Bernard Stiegler désignerait peut-être sous le terme d’organologie : où les organes s’articulent pour constituer un organisme. Tel un corps vivant, et c’est ce que l’on peut souhaiter à toute société, d’être vivante. Agamben résume ainsi la pensée de Foucault à propos du dispositif : « 1) il s’agit d’un ensemble hétérogène qui inclut virtuellement chaque chose, qu’elle soit discursive ou non. Le dispositif pris en lui-même est le réseau qui s’établit entre ces éléments. 2) le dispositif a toujours une fonction stratégique concrète et s’inscrit toujours dans une relation de pouvoir 3) comme tel, il résulte du croisement des relations de pouvoir et de savoir. » Le questionnement d’Agamben à partir de ce constat et des recherches étymologiques qu’il mène sur ce terme, est d’évaluer comment se situer par rapport aux dispositifs contemporains, omniprésents dans nos existences, pour décider de l’attitude à « adopter dans notre corps à corps quotidien avec ces dispositifs ».

Je serais tentée de répondre que les dispositifs doivent préserver leur caractère d’hétérogénéité ainsi qu’être des organisations territoriales, et j’entends par là contextuelles, avec des dispositions singulières, au contraire d’uniformes et générales, ou globales. Tout en étant en relation avec d’autres territoires, et créant des archipels de liens, qui peuvent alors prendre une dimension mondiale, mais intercommunautaire, internationale, etc, entre différents groupes et espaces… Configurant de cette façon le ou les réseau(x).

Les dispositifs seraient alors contextuels et relationnels.
Dans son ouvrage « Nos dispositifs poétiques », Christophe Hanna, poète et théoricien de la littérature, analyse les performativités des pratiques poétiques actuelles à l’aune du dispositif et écrit : « le dispositif dé-neutralise, à chaque fois localement (c’est-à-dire relativement à un contexte d’implantation, un usage, une culture, une forme de rationalité)… Les dispositifs… présentent de notre monde ou de nos totalités inquiétantes, différentes visions synthétiques, faites pour être pertinentes localement, et réinscriptibles dans nos pratiques du moment, et poursuit en réinterprétant les propositions de Foucault sur les normes de savoir et les rapports de pouvoir. D’une certaine manière, on peut dire qu’ils offrent un moyen aux individus d’éprouver le collectif… » continue Christophe Hanna. Les dispositifs ne sont ainsi pas répliquables et reproductibles identiquement, mais se recontextualisent et se reterritorialisent dans des dispositions originales, dans des modes d’inscription distincts, adéquats, s’expérimentant et s’éprouvant à chaque situation pour préserver leur sens et leur nécessité. « Dès lors, poursuit Hanna, décrire (ou produire) un dispositif signifie non seulement définir ses constituants… mais aussi déterminer comment ils s’ajustent à leur contexte pour le transformer. » Pourrait-on apprécier ces quelques perspectives pour imaginer des poétiques du numérique ?

2 / Spatialités : L’archipel

« Un archipel est un ensemble d’îles, relativement proches les unes des autres. Cette notion, ajoute l’encyclopédie Wikipedia, désigne un mode d’appropriation spécifique de l’espace, entre des éléments isolés, entretenant des liens importants et primordiaux », je précise, de quelque nature qu’ils soient (généralement géologiques, mais aussi culturels). Ces îles en réseau, dessinent un espace discontinu, mais qui se caractérise par sa cohésion . La spatialité de l’archipel se trouve métaphorisée dans de nombreux domaines, notamment en économie, mais c’est ici en terme de réseaux sociaux qu’elle est utilisée, afin de configurer une forme à cette réticulation virtuelle, aussi potentiellement locale que mondiale. Et tout aussi discontinue spatialement que temporellement, les liens pouvant être illimités (tout comme les connexions) mais temporaires et non permanents. Ceux-ci étant multiples et variables. C’est à partir de cette conception de l’espace que l’on va essayer de penser ici les territoires numériques. Outre son sens juridique, le territoire est un espace aménagé et habité par une population. C’est également un milieu de vie. Milieu géographique, culturel, technique, etc…

Le territoire dit numérique définit l’infrastructure technologique qui y est aménagée, et les services qu’offrent celui-ci : la numérisation opère aujourd’hui dans tous les domaines, publics et privés, et l’homogénéisation des matériels et logiciels, et des accès à l’information, génère une mutation des pratiques sociales dans le territoire. Les technologies relationnelles que sont les TIC via le réseau numérique qui transporte l’information, redistribuent les rapports des populations, et des individus, entre eux, sur un territoire numérique. Et le territoire numérique a vocation à être, comme déjà dit, aussi bien local que mondial.

Ce petit préambule d’évidence est important pour situer les formes du vivre ensemble dans notre culture numérique, nouveau milieu technique, qui appareille nos corps et nos esprits. Car, si Agamben pose la question de « notre corps à corps quotidien » avec ces dispositifs, Bernard Stiegler décrit les technologies numériques comme des technologies de l’esprit, incluant dans nos gestes avec ces technologies, une mutation cognitive et culturelle révolutionnaire, qui doit impérativement être considérée dans la conception de cette ingénierie, touchant aussi, ou tout autant, au symbolique, c’est-à-dire à la représentation de la pensée. Et à ce qu’il appelle, après Derrida, la grammatisation (l’inscription de la pensée et de la mémoire, de son expression, dans des supports techniques).

Ces technologies numériques agissant aussi sur les territoires de l’art, j’entends sur les pratiques et les formalisations des œuvres ainsi que leurs circulations et inscriptions dans l’environnement (social, institutionnel, urbain, symbolique, technique…).

3 / Village planétaire ? Et après…

« Contracté par l’électricité, notre globe n’est plus qu’un village. » écrivait McLuhan dès les années 60, sur le constat du passage de vitesse dû à l’ordre électrique. Il indiquait aussi que dans ce « village planétaire », « le centre est partout, et la périphérie nulle part », proposant sa vision de la mondialisation, de sa géographie et même de sa géopolitique. Cela avant internet même. Cette spatialité est-elle valide dans l’ordre numérique ? Qu’en serait-il d’une numérisation mondiale non impérialiste ni géocentrée, c’est-à-dire où les localités communiquent entre elles à échelle mondiale, et ce de façon contextuelle ? Où les îlots, individus ou communautés, se connectent pour s’assembler, en archipels, sans domination d’un territoire sur un autre. Où l’agir local pense global. Où les espaces se partagent plutôt que ne s’approprient les territoires. Où les imaginaires deviennent réalités.

Nouvelles topographies : Les technologies relationnelles dessinent donc de nouvelles topographies et cartographies : les infrastructures matérielles réelles qui équipent technologiquement le territoire, les réseaux relationnels numériques qui se tracent dans les connexions virtuelles, les formes de sociabilité ou d’amitié qui se créent et génèrent des communautés à géométrie variable, et aussi les inventions techniques critiques que peuvent être les dispositifs artistiques débordant les fonctionnalités technologiques, ou la rationalité technique, et offrent une dérive sensible, dont on ne connaît pas le tracé, dont on ne distingue pas le territoire. Déterritorialisation pour une reterritorialisation (j’emprunte les termes à Deleuze et Guattari dans « Mille plateaux »), défonctionnalisation pour une refonctionnalisation et vers une nouvelle organologie (j’emprunte la notion à Bernard Stiegler à propos des mutations des organes que sont les appareils, dans lesquels on trouve les technologies, mais encore les institutions et le corps social, et le corps humain peut-être en premier lieu) : topographie du territoire et cartographie relationnelle, toujours déplacées, transfigurées, hybridées de l’articulation de strates, d’agencements de dispositifs, d’appropriations de modalités d’expression et de technologies. Une créolisation de savoirs, un nouveau territoire culturel. Un rhizome complexe. La constitution de ces nouveaux territoires, techniques et humains, pratiques et abstraits, organisés et expérimentaux, n’est pas sans rappeler les formalisations que décrivent Deleuze et Guattari dans « Mille plateaux » et je renvoie ici à la conclusion de l’ouvrage, qui les déclinent sous l’intitulé : « règles concrètes et machines abstraites ». Strates et agencements, formes et substances, codes et milieux, contenu et expression, rythmes, matières… De ces entrelacs multiples, je citerai seulement cet extrait concernant « les lignes de déterritorialisation » qui « traversent et emportent » les agencements : « Ces lignes sont très diverses : les unes ouvrent l’agencement territorial sur d’autres agencements, et le fait passer dans ces autres.{} Les autres travaillent directement la territorialité de l’agencement, et l’ouvrent sur une terre excentrique, immémoriale ou à venir. D’autres encore ouvrent ces agencements sur des machines abstraites et cosmiques qu’ils effectuent. » Cette description quelque peu ésotérique exemplifie pourtant bien les transformations à l’œuvre dans les combinaisons diverses qui peuvent s’opérer dans le territoire et en modifier la nature et la texture, la culture. Renversant son identification, sa réglementation.

Pour lire l’article complet et les analyses des œuvres, voir ou commander l’édition de Poétique(s) du numérique 2 dirigé par F. Cormerais sur le site de l’Entretemps : http://www.web183018.clarahost.fr/nouveautes/162-poetique-du-numerique-2-9782355391606.html

Présentation générale de l’ouvrage : Les nouveaux médias, autour de l’Internet, redistribuent les médiations entre les parties et le tout et bousculent les frontières de l’art. Ces médias forment un champ d’exploration pour les transformations liées à l’avènement d’une écriture hypermédia. Les réseaux numériques, de leur côté, redistribuent aussi les relations entre le langage, les corps et les objets. Les mutations contemporaines n’imposent-elles pas une redéfinition des territoires de l’art ? Dans le même temps, les territoires ne permettent-ils pas un nouveau maillage de l’espace parcouru, et une manière nouvelle de parcourir les lieux ? Loin du retour à un “art social”, faut-il condamner des initiatives locales, des solidarités nouvelles, des lieux virtuels de création collective permettant de mettre à jour une sensibilité et une expression de l’urbanité contemporaine éclatée ?

Les auteurs (liste et présentation complètes) : http://www.web183018.clarahost.fr/fabricants?id_manufacturer=58

Fabriques (à l'ère du) du numérique

Organisations et économies

Projet de recherche, développement, action Qu’est-ce qu’on fabrique (ensemble) ?

En collaboration avec et dans le cadre des actions d’Ars industrialis www.arsindustrialis.org Président : Bernard Stiegler Participants : réseau Internum www.internum.fr, groupes Ars industrialis PACA et Bordeaux-Gironde, autres réseaux (en cours)

Résumé

Par ce thème, il s'agirait de traiter des nouvelles formes d'organisation de la production, tous secteurs confondus, mais à partir des modèles issus de ce qui se fabrique avec les technologies numériques dans le cadre des logiciels libres, des fablabs et de tout type de laboratoire, ainsi que des espaces de fabrication collective, afin d'envisager leur économie. Il s’agirait aussi de faire une analyse « pharmacologique » de l’économie contributive en général – montrant que le contributif peut être plus aliénant encore que les dispositifs classiquement tayloristes, fordistes, keynésiens et consuméristes de production et de marketing caractérisés par l’époque des industries culturelles analogiques. Economie signifie ici avant tout valeur, mais aussi forme d’organisation, et encore économie libidinale. On trouve des définitions de ces termes dans le vocabulaire d’Ars industrialis :

Le point de départ serait quelques exemples que nous connaissons ici et ailleurs. Mais comprendrait aussi des perspectives manifestes pour penser cette « fabrication » actuelle. Car bien qu’en connivence avec leur esprit, elle arrive tout de même après les fabriques alternatives qui ont parsemé la production au XX° siècle (phalanstère, coopérative, factory, friche industrielle…) et dans un contexte social, économique et technologique différents. Qu’est-ce qu’on fabrique (ensemble) ? Et comment ? Les nouvelles fabriques seraient aussi celles de nouvelles organisations sociales, de nouvelles formes relationnelles, d’une culture régénérée… tout comme le désir en tant qu’économie libidinale. L’économie de la contribution et les problématiques de la valeur seraient particulièrement fondateurs et catalyseurs de ce travail de recherche.

Mots-clés : valeur, économie, contribution, fabrication, critique, vivre ensemble, culture, savoir, arts de faire et arts de vivre, organologie générale


Extraits (postulats et perspectives)

1/ Réévaluation versus déséconomie

Dans un contexte réel(lement) difficile et avec le constat fait par Bernard Stiegler d’une déséconomie ou d’une économie destructrice, produite par le capitalisme financiarisé, les engagements dans une activité sociale, artistique, intellectuelle, ouverte, critique, sont marqués et fragilisés par les dégâts de la logique comptable (dépenses et recettes) : quantitatif et qualitatif ne sont plus équivalents, et prévalent les évaluations chiffrées. Et les « externalités positives » sont très peu prises en considération.

Cette proposition s’attacherait plus particulièrement à restituer une valeur, ou réinjecter et renouveler de la valeur, à l’art et à la culture face à une économie libérale à court terme qui, comme l’ont déjà largement souligné les réflexions d’Ars Industrialis, ruine actuellement la diversité, l’invention, la création, la recherche et l’expérimentation, et toute forme d’ouverture et d’innovation culturelle et sociale.

Seraient analysés des processus qui se développent à long terme et qui sont des investissements (= valeur des biens durables. Cf wikipedia définition d’investissement), en contrepoint des artificiels « besoins » publicitaires, pulsionnels, consensuels, mercantiles, mais absolument pas durables.

Pour cette démarche, il serait nécessaire de s’orienter vers une observation et une redéfinition des pratiques artistiques et culturelles, de ce qui s’y investit individuellement et collectivement, d’observer ce qui se négocie entre principe de plaisir et principe de réalité, c’est-à-dire entre le Moi intérieur et le monde extérieur, selon Freud. Il faudrait aussi s’intéresser aux technés comme arts de faire et s’arrêter sur les nouvelles modalités et sociabilités de ces pratiques (sont ici aussi bien sûr comprises les technologies numériques comme culturelles).

2/ Economie de la contribution, activités, redéfinitions

Car la crise actuelle de la valeur pourrait être interprétée comme une autre crise de la culture. Et la baisse de la valeur esprit, décriée par Bernard Stiegler (après Paul Valéry), comme une déconsidération d’une part de la « vita activa » qu’Hanna Arendt voyait présente dans toute vie noétique engagée, c’est-à-dire participant à la vie en société.

Ainsi voudra-t-on montrer que l’art et la culture ne sont pas des secteurs de l’économie consistant en des fonctionnalités segmentées ni improductives (le temps des loisirs, le divertissement, le supplément d’âme, etc…) mais en une activité réticulée et constituante de la civilisation. Et certainement en cela participant tout autant d’une technique de soi que d’une économie de la contribution.

Et à travers cette réévaluation, tenter de produire de nouveaux critères d’évaluation des pratiques et activités, de leurs formes, de leurs effets, de leur sens, ainsi que des voies pour de nouvelles ressources économiques. Cela afin de réactiver les rapports entre dépenses publiques et investissement, entre soutien aux initiatives et aux expérimentations et progrès social. Le tout consistant en une forme de productivité.

Modalités

Des exemples concrets seraient étudiés à partir de la réalité des acteurs des cultures numériques et des modalités de leurs pratiques (comprenant l’art, l’action culturelle, les savoirs, les techniques, etc…).

Le milieu technique et les organisations sociales, les savoirs et les métiers étant bousculés par la mutation produite par les technologies numériques, nombre de désajustements demandent une réinterprétation, une réorganisation, une recatégorisation : en bref une nouvelle organologie. Pour une « perspective de réajustement entre le devenir technique et l’avenir social » (Bernard Stiegler, extrait de « Organologie générale et pharmacologie positive (Théorie et praxis) » dans « Technologiques, la pharmacie de Bernard Stiegler » ss la dir de A. Jugnon et B. Dillet).

Les micro organisations observées et engagées ici pourraient être des exemples de la macro organologie à venir, ou du moins à penser, telles des micro politiques et micro économies, réticulées dans le « village planétaire ». De façon pragmatique, à partir de l’économie de la contribution, et trouvant via le vocabulaire d’Ars industrialis, des pistes ou réponses à des perspectives pour 1/ une réévaluation et 2/une nouvelle organologie

Documentation

- Une première rencontre, organisée par Alphabetville, avait permis d’aborder conjointement ces sujets sous le titre « Ceux qui s’organisent » en mai 2012 à la Friche Belle de Mai. Ecouter l’enregistrement en ligne : http://www.alphabetville.org/article.php3?id_article=174 (avec Franck Cormerais, Colette Tron, Emmanuel Vergès, Jérôme Joy, collectif Ping, collectif Apo33, Mireille Batby) Le titre de la rencontre faisait référence au livre du Comité invisible « L’insurrection qui vient » donnant cette phrase : « Il y a ceux qui s’indignent et ceux qui s’organisent ». Et ici il y a encore la référence au mouvement des Indignés, qui ne paraît pas suffisant. S’indigner, mais ensuite s’organiser. Pour de nouvelles modalités d’action.

A lire, l’article de Franck Cormerais « Entre sculpture sociale et design des existences : la poétique du numérique » sur le site d’Art press : http://www.artpress.com/article/19/05/2013/entre-sculpture-sociale-et-design-des-existences--la-poetique-du-numerique/29013

- Pour une critique des modèles de production et d’organisation industriels, une approche de l’économie par Bernard Stiegler, sous le titre « Une époque hyperindustrielle », conférence à Aix-en-Provence en novembre 2013, organisée par Alphabetville, en partenariat avec Zinc et Leonardo/Olats Ecouter la conférence en ligne : http://www.residencezanzibar.info

A lire de Bernard Stiegler, les chapitres concernant l’époque hyperindustrielle dans De la misère symbolique, éditions Flammarion, 2005 et Réenchanter le monde, la valeur esprit contre le populisme industriel, éditions Flammarion, 2006

A suivre et à paraître : Ars et inventions organologiques dans les sociétés de l’hypercontrôle, un article de Bernard Stiegler (1er trimestre 2015) Conférence « Vers un art de l’hypercontrôle » en décembre 2014 à Aix-en-Provence Informations à venir sur http://alphabetville.org

Recherche à venir

Critical making summit, 2015, Indonésie

Voir le site du sommet prototype 2014 « Open culture and critical making » à HONF (House of Natural Fiber), Fablab à Jogjakarta, Indonésie : http://www.natural-fiber.com/y2014/outline/

Extrait de l’argumentaire :
Embedded within the rapidly growing field of open innovation that extends beyond open source, DIY, hactivist and media cultural practices, emerges the realm of what scientists such as digital humanities researcher Dr. Matt Ratto refer to as ‘critically-engaged maker culture’ or ‘critical making’. Ratto, who coined the expression ‘critical making’ in 2007, describes the practice as “signaling a desire to theoretically and pragmatically connect two modes of engagement with the world that are often held separate – critical thinking, typically understood as conceptually and linguistically based, and physical ‘making,’ goal-based material work”. Echoing the necessity to critically engage with culture, history and society globally, such practices strive to empower people, open educational practices into new fields of knowledge and interaction, and explore innovative mechanisms for local communities to find solutions to the challenges that can help spark economic development.

Critical making, par Matt Ratto : http://criticalmaking.com/matt-ratto/

Lire la présentation par Wikipedia de la notion de Critical making : http://en.wikipedia.org/wiki/Critical_making

Proposition d’Alphabetville pour le sommet :
En lien avec la notion de fabrication critique (critical making), proposant de considérer dans la pratique tout autant le faire et le penser comme éléments constitutifs de cette « alterfabrique » - pensées et actes critiques, mais aussi théorisation quasi anthropologique - ceci dans le contexte de la transformation des formes de production induites par les technologies numériques et les appareils et machines, ou objets techniques, qui la structurent, cette proposition est une démarche consistant à envisager les prémisses d’une conception renouvelée de l’art et du geste artistique, de son sens, social, symbolique, etc.., dans une dimension organologique, c’est-à-dire complexe et si possible complète, et dans le cadre des mutations actuelles des conditions de la création et de l’invention en art, à l’époque des technologies numériques. Méthodologiquement et conceptuellement, on postulera notamment de relier les termes d’ars et de techné, ainsi que de de techné et de logos, pour penser les politiques et poétiques du geste artistique, et pouvoir observer et considérer cette histoire, cette évolution, en prise avec l’environnement, le milieu, la société, ses organisations et organismes. Et ainsi « d’avancer des manières d’appareiller » (B. Stiegler, De la misère symbolique II). Et de concevoir le développement artistique et culturel d’un « écosystème numérique » à échelle « non-inhumaine ».

Plus d'informations et échanges : coletron@orange.fr

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