Conférence sur canapé

Avec Gaspard Bébié Valérian et Manuel Fadat du laboratoire Oudéis, et Thomas Ricordeau, enseignant en Arts Appliqués spécialité Design

La Conférence sur canapé est un estomac en perpétuelle digestion. Elle crée des situations dont les effets sont indéterminés. Entre pratique animiste, théorique et pratique, elle malaxe, elle improvise, elle se joue d’elle-même à partir de problématiques. Elle est un moulin à poivre, une machine critique qui ne produit apparemment pas d’analyse “lisible” mais sensible, elle passe donc à la moulinette, dans un joyeux bordel, de façon transversale, imbécile et fulgurante à la fois. Elle est le produit de sales gosses qui prétendent avoir un discours sur les discours, elle aide à ne pas se prendre au sérieux, à prendre de la distance et à repenser ses concepts : philosophie active, utopie concrète, élitaire, parce qu’il ne faut pas nous la faire. En perpétuelle redéfinition, une conférence sur canapé, bien que préparée, ne peut être attendue au tournant car elle ne sait même pas si elle va le prendre.

Texte "Une geste des gestes"

Extrait : “[…] Faut pas nous la faire. Je suis une situation. Mes gestes sont inachevés. Je suis l'incertitude. L'indétermination. Poétique, artistique. Une situation de crise. Je prends ma source. J'indétermine. Je suis ingouvernable. Je suis une broyeuse, je crée de la contradiction, je suis ambigüe. Suis crise. Energie. Energie de la crise. Conférence comme mise en crise et productrice d'énergie. Je moi aussi met. En évidence. La complexité des rapports. Je suis une « glaise ». La broyeuse, c'est de l'art de faire de la crise face à la crise, qui n'est pas la même. Dans l'environnement, je respire, j'existe, je filtre, je flirte, comme toi. La broyeuse me dit de disjoindre, de séparer, me dit de créer un écosystème à l'endroit, à l'envers, en jouant. Me dit de ne pas prendre à la lettre. Rien ne peut être résumé. Les problèmes trop noués. Penser les solutions dans le trop global, trop complexe, trop marchandisé, trop labyrinthique. Il y a trop de compétition. Je vibre, je suis sensible. Je suis réflexive. J'accompagne et je suis confusion. Je construis et je déconstruis. Je suis reflet, transparence et opacité. Je me disperse et me déplie dans l'atmosphère. estomac en perpétuelle digestion - situations aux effets sont indéterminés - pratique animiste, théorie et pratique - malaxe, se joue elle-même d'elle-même. moulin à poivre, une machine-machine pas d'analyse lisible, mais sensible, joyeux bordel, de façon transversale, imbécile - invite à l'autocritique. salles gosses - discours sur les discours - associent librement - pas se prendre au sérieux - prendre de la distance - repenser philosophie active, utopie concrète, élitaire - bien que préparée – je ne peux être attendue au tournant car je ne sais même pas si je vais le prendre. Je pense « l'homme ». L'homme comme « pharmakon » […]”.</blockquote>

Texte intégral

Jeu - Space Invader

Intro

Jeu - War Lock

Il y a 30 000 ans un frère est mort, comme nous il fabriquait ses outils, comme nous il enterrait ses morts, comme nous il était artiste. Son nom « Neander-thal », « vallée de l'homme nouveau » ! Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer sa disparition :

  • épidémie
  • stérilité
  • limites cognitives
  • génocide
  • fusion génétique
  • changement climatique

Certaines de ces hypothèses tendent à s'affaiblir, en particulier celle d'une infériorité cognitive, d'autres tendent à se renforcer ou à se combiner pour constituer un bouquet de causalités ayant conduit à son extinction. Néanmoins une nouvelle hypothèse (citée par le philosophe Gérald Moore) semble se confirmer, celle d'un effondrement progressif de la culture néandertalienne. À l'apogée de son histoire, Homo neanderthalensis excelle dans l'art de la chasse, en particulier du gibier de grande taille. Il se spécialise à tel point qu'il est probable qu'il n'ait pu faire face aux changements climatiques de son environnement et modifier notamment son régime alimentaire.

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La spécialisation, si elle est vecteur d'efficience dans un milieu stable - peut se révéler handicapante si ce même milieu vient à changer. C'est sans doute la stratégie que va développer la vie par le biais de Sapiens, un Homo moins spécialiste, cad généraliste capable de transmettre, inventer, innover et faire bifurquer ses techniques.

Comme le décrit Bernard Stiegler - dans ce cas ce n'est pas tant l'adaptation au sens biologique dont il est question mais plutôt celle de l'adoption au sens de transmission entre individus & entre générations. Cad que le modèle darwiniste est insuffisant pour penser ce qui justement ne s'opère plus simplement dans le vivant – à l'intérieur de l'espèce - par sélection naturelle - mais dans LE NON-VIVANT - LA TECHNIQUE - cad - LA CULTURE !

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Pour comprendre ce phénomène il faut faire appel au préhistorien et ethnologue André Leroi-Gourhan et son concept d'extériorisation ou d'exosomatisation et au philosophe Gilbert Simondon à travers son concept d'objet ouvert.

1. Extériorisation & exosomatisation

Selon Leroi-Gourhan l'extériorisation caractérise le fait que l'espèce homo semble exsuder (cad sécréter) hors de son corps (soma) des artefacts, autrement dit des productions artificielles : telles que des outils, des images ou des sons.

Pour autant ces exsudations ne sont pas seulement des prothèses ou organes augmentant le corps de son porteur, ce sont avant tout des dépôts de mémoire - cad un paquet d'information ou d'énergie d'invention concrétisée. Par exemple un biface porte en lui la taille de son tailleur, une peinture la touche du peintre, une chanson le timbre de son chanteur, une machine à laver les sédimentations de ses inventeurs. Un objet porte donc en lui les stigmates de ce corps franchissant ses limites, ce franchissement nous le nommerons : Geste ! Au sens double de cinétique musculo-squelettique et psychique - mais aussi de mémoire de cette trace.

Chez homo, ce franchissement est aussi un af-franchissement, cad que l'artefact est amovible, objectivable et peut donc s'inscrire dans un arbre fonctionnel et social (phylum) composant des tendances techniques qui sont autant de typologies et de stéréotypes gestuels.

Plus simplement il est possible de dresser une généalogie des objets non pas selon les critères biologiques darwiniens mais selon des critères morphogénétique. Ainsi dans divers endroits de la terre on va voir apparaître des formes similaires, par exemple l'arc. Rien d'étonnant à cela les artefacts au même titre que les êtres vivants sont soumis aux lois de la physique : gravité, électricité, thermodynamique.

On peut donc décrire des types et des familles de gestes – GESTALT - mais aussi des types et des familles de formes, autrement dit des classes et des schèmes techniques.

Pour autant une invention ou une découverte ne donne pas forcément lieu à une concrétisation. Alain Gras le rappelle, la roue chez les mayas n'engendre pas de véhicule ni de macrosystème routier mais était utilisée comme ustensile de jeu (le cercle du panier d'une forme de basketball) et avait donc un usage essentiellement social.

2. Objet technique ouvert, objet technique fermé & l'amitié de la technicité

En 1967 Gilbert Simondon participe à l'émission « Le point sur la technicité » il y différencie notamment l'objet ouvert et l'objet fermé et esquisse ce qui pourrait être un rapport amical avec la technique.

Je le cite :

« Quand un objet est fermé cela signifie qu'il est une chose, mais une chose complètement neuve et complètement valide au moment où elle sort de l'usine et puis après elle entre dans une sorte de période de vieillissement. Elle se déclasse, elle se dégrade même si elle ne s'use pas. Elle se dégrade parce qu'elle a perdu à cause de sa fermeture le contact avec la réalité contemporaine, l'actualité qui l'a produite. Tout au contraire si l'objet est ouvert, c'est à dire si le geste de l'utilisateur d'une part peut être un geste intelligent, bien adapté, connaissant les structures internes. Si d'autre part le réparateur qui peut d'ailleurs être l'utilisateur peut perpétuellement maintenir neuve les pièces qui s'usent - alors il n'y pas de date, il n'y a pas de vieillissement. Sur une base qui est une base de pérennité ou tout au moins de grande solidité on peut installer des pièces qui devront être remplacées mais qui en tous cas laisse le schème fondamental intact et qui même permettent de l'améliorer. Car on peut bien penser qu'à un moment ou à un autre si on trouve un outil de coupe meilleur pour une machine destinée à un travail impliquant la coupe, cet outil pourra être monté à condition qu'il ait les normes nécessaires et qu'ainsi la machine progressera avec le développement des techniques. Voilà ce que j'appelle l'objet ouvert. »

fin de la citation !

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3. Qu'est-ce qu'un objet ?

Un objet c'est donc un script, une écriture dans la matière, certains sont ouverts, d'autres fermés comme certains programmes sont ouverts et d'autres fermés. Ces objets et ces programmes fermés enferment un paquet de gestes, une charge énergétique et informationnelle et confisquent la circulation de cette énergie culturelle. Cad que les schèmes, les motifs, les patterns qui constituent cet objet technique sont compilés et seulement exécutables, jetables une fois usés par l'usager.

Un objet ouvert, libre, open-source est modifiable, cultivable il est un compagnon de pratique, une forme familière et amicale invitant à la circulation et à la transmission des gestes et de l'énergie d'invention qui le compose.

Jeu - Double Dragon

4. Le feu & l'économie des gestes dans l'anthropocène

En médecine chinoise ou dans la pratique des arts martiaux il est souvent question d'équilibre du Yin & du Yang mais aussi des 5 éléments (Feu, Terre, Métal, Eau, Bois) et de mouvements de circulation du Qi, l'énergie vitale.

Ainsi le Yang est l’énergie qui va réchauffer et faire circuler les substances dans le corps, le Yin correspond au sang et aux liquides, son rôle est de nourrir et d’humidifier les organes. Un Yang trop fort entraîne un excès d'énergie non canalisée, on parle d'un excès de feu ! Le patient brûle littéralement de l'intérieur – symptômes - insomnie, agitation, irritabilité, colère, gorge sèche, bouche sèche, transpiration nocturne, acidité et dysfonctionnements organiques divers en particulier du foie.

La viande y compris celle du cortex est écriture !

Dans le contexte de l'anthropocène, de la création d'entropie d'origine humaine, cad la transformation de l'écosystème terrestre par l'homme on assiste à l'apparition de symptômes planétaires ressemblant fortement à un excès de Yang ! - réchauffement climatique, sécheresse, incendies, acidification des sols, des pluies et des océans, ouragans, tornades, décompensations psychotiques, burn-out, suicides, kamikazes, terrorisme, nationalisme, partout des points chauds s'embrasent - guerres, crises, catastrophes… Nous atteignons « le passage au limites » que décrivait René Passet dans l'économique et le vivant.

Ce phénomène est certes imputable à l'orientation thermo-énergétique de notre civilisation mais est aussi et surtout le résultat du développement de sociétés stérilisées par des choix techniques fermées – une société hyper-spécialisée - sans véritable invention - sans imagination - toxicomane - sans pouvoir de transformation et de bifurcation. Ces choix qui sont des non-choix enferment gestes, savoirs et connaissances dans des boîtes - BLACK BOX - qui sont autant de blocages énergétiques producteurs de chaos et d'externalités négatives - Ces boîtes analogiquement et/ou numériquement scellées - sont des armes de destruction massive de la libido, de l'invention, de l'innovation technique et sociale au profit de la pure consommation !

Comme notre frère néandertale et face à la perspective de la disparition de notre propre espèce dans l'entropie cosmique - notre survie dépend désormais du développement d'une nouvelle Geste industrielle de transformation de l'entropie en néguentropie reposant sur un nouveau régime culturel de relations avec notre milieu que constituent nos artefacts - une relation de paix avec nos objets et notre monde.

Bibliographie - Webographie

Avec la participation non conventionnelle (citations / matières symboliques) de : Alain Guyard, Bernard Stiegler, Jacques Ellul, Cornelius Castoriadis, René Girard, André Gorz, Raoul Vaneigem, Felix Guattari, Guy Debord, Alain Badiou, Edgard Morin, Miguel Benasayag, Wajdi Mouawad, Tim Jackson, Edgard Morin, Etienne Balibar, Roland Gori, Bruno Latour, Bergson, Cédric Carles.